Les Bourbons - D'Henri IV à Louis XIV


Henri IV


Le Pont du Gard
Henri IV Jacques-Louis David
Le Pont du Gard
Abjuration d'Henri IV

Henri de Navarre devient de droit, sinon encore de fait, Henri IV de France. Arques, Ivry, la Satire Menippée et une petite apostasie lui livrèrent Paris, qui valait bien une messe « C'estoit le plus rusé et madré prince qu'il fust au monde, » dit d'Aubigné. La Ligue était vaincue sur tous les points, le combat de Fontaine-Française et plus tard la prise d'Amiens rejetèrent hors de France les Espagnols, qui depuis vingt-cinq ans en étaient le fléau par leurs armes, leur or, et surtout leur fanatisme.
Deux grands monuments de paix, conséquence de ces victoires, ouvrent le règne de Henri IV l'un était l'édit de Nantes, qui consacra la liberté de conscience et accorda même aux protestants certains avantages qui leur permirent de former un corps et une sorte d'État dans l'État l'autre est la paix de Vervins, qui stipula l'expulsion des étrangers (1598).
Ici s'ouvre un nouveau siècle. La royauté tout ébranlée va se raffermir, arriver à l'apogée de sa puissance et devenir tout à fait absolue. La France va se trouver encore plus forte qu'avant les guerres de religion ; elle terminera victorieusement la lutte contre la maison d'Autriche, et deviendra à son tour, par l'ambition de Louis XIV, le pays redouté de l'Europe, le pays contre lequel se formeront les coalitions. Ce grand drame en trois actes, qu'on peut intituler Henri IV, Richelieu et Louis XIV, eut deux entr'actes, qui s'appellent la régence de Marie de Médicis et la Fronde. En douze ans, Henri IV, secondé par l'habile et austère Sully, remit la France sur pied. Elle était bien maltraitée, cette pauvre France ; elle eût pu dire volontiers ce qu'écrivait son roi quelques années auparavant « Mes pourpoints sont troués au coude et ma marmite est souvent renversée. »

Note Le Pont du Gard
Procession de la Ligue

Il y avait trois cents millions de dettes, presque tout le domaine royal était aliéné. Ces maux furent réparés, et quarante millions mis en réserve à la Bastille. L'agriculture fut puissamment encouragée par Sully, qui disait « Agriculture et pâturage sont les deux mamelles qui nourrissent la France. » Henri IV, lui, protégeait et suscitait l'industrie, que son ministre n'aimait pas. Celle des soies, celles des cristaux, des verres, des tapis, se développèrent avec éclat. Les communications se multipliaient le canal de Briare était creusé et le plan de tous nos autres canaux conçu. Le peuple était heureux. Mais Henri IV voulait plus encore ; il voulait que non seulement la France, mais que toute l'Europe fût heureuse, qu'elle fût préservée à jamais des guerres et des conquêtes ; il voulait l'organiser en une sorte de grande république fédérative avec une diète commune pour juger les différends d'État à État. Il allait entrer en campagne pour mettre à exécution ce plan gigantesque, principalement dirigé contre la maison d'Autriche et l'Espagne, quand Ravaillac le frappa ('1610).
« Vous ne me connoissez pas, vous autres, disait-il peu de jours avant à quelques seigneurs; mais je mourrai un de ces jours, et quand vous m'aurez perdu, vous connoîtrez lors ce que je valois, et la différence qu'il y a de moi aux autres hommes »

Note #
Marie de Médicis - Jardin du Luxembourg à Paris

Arrive la régence de Marie de Médicis, et la France est au pillage. Les nobles, qu'une main ferme ne contient plus, se mutinent et obtiennent d'un gouvernement sans force des pensions, des provinces; mouvements sans grandeur, tout égoïstes au traité de Sainte-Menehould. Mayenne se fait donner trois cent mille livres pour se marier. Il ne manquait plus que d'obliger la France à doter à ce taux tous les nobles qui prendraient femme. Ils parlèrent bien un peu du peuple, ces seigneurs, par prétexte; mais on vit aux états de 1614 ce qu'ils en pensaient, quand le député du tiers, ayant appelé son ordre le frère cadet de la noblesse, l'un d'eux s'écria insolemment « qu'entre les nobles et le peuple il y ayoit autant de différence qu'entre le maire et le valet. » Ce régime dura sous les ministères de Concini et d'Albert de Luynes, et ne cessa qu'à de Richelieu. C'est en 1624 que ce grand ministre prend en main le gouvernement de la France. « Lorsque Votre Majesté, dit-il à Louis XIII dans son Testament Politique, se résolut de me donner en même temps rentrée de ses conseils et grande part en sa confiance, je puis dire en vérité que les huguenots partageoient l'État avec elle que les grands se conduisoient comme s'ils n'eussent pas été ses sujets, et les plus puissants gouverneurs des provinces comme s'ils eussent été souverains de leurs charges. Je puis dire encore que les alliances étrangères estoient méprisées. Je promis à Votre Majesté d'employer toute mon industrie et toute l'autorité qu'il lui plaisoit de me donner pour ruiner le parti huguenot, rabaisser l'orgueil des grands et relever son nom dans les nations étrangères au point où il devoit être. »

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La statue de Marie de Médicis - Jardin du Luxembourg à Paris

Ce fut là, en effet, tout le plan de sa politique. Les protestants avaient repris les armes et abusaient de l'édit de Nantes. Il leur enleva La Rochelle et leur imposa la paix d'Alais, qui donna enfin à la question religieuse sa véritable solution ; les protestants ne purent plus former un État dans l'État, chose nuisible à la force du pays, mais ils jouirent individuellement de la liberté de conscience et d'une protection assurée.

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Louis XIII - Philippe de Champaigne - 1602-1674

Les nobles ? Richelieu ne les jugeait pas avec trop de sévérité; mais il les frappa avec une rigueur qui lui a fait cette réputation de ministre terrible et cruel. Il fit tomber sous la hache les têtes du comte de Chalais, du maréchal de Marillac, du duc de Montmorency, et enfin celle de Cinq-Mars. « C'est une chose bien étrange qu'on me poursuive comme on fait, disait Marillac, qui avait tout simplement, lui, maréchal de France, volé le trésor dans les fournitures de l'armée. Il ne s'agit dans mon procès que de foin, de paille, de pierre et de chaux. Il n'y a pas de quoi fouetter un laquais. Un homme de ma qualité accusé de concussion »Le dernier mot est digne de Molière, et on en rirait volontiers si le malheureux avait porté sa tête sur l'échafaud. Si Marillac volait le trésor, Cinq- Mars conspirait avec l'Espagne pour livrer la France c'était au moins aussi grave. Enfin, la troisième partie du plan de Richelieu, cette glorieuse entreprise d'abaisser l'Autriche, que Henri IV s'était vu arracher des mains par la mort, fut conduite avec des prodiges d'énergie et d'habileté. La diplomatie et les armes concoururent à ce but. Après s'être servi de la Suède en la jetant dans la guerre de Trente ans, Richelieu jugea que la France devait intervenir elle-même. Alors il eut sur pied sept armées; il fit la guerre sur toutes les frontières, en Flandre, en Alsace, aux Alpes, aux Pyrénées, partout avec succès.

Note

Il ne recueillit point lui-même le fruit de son habileté et ne vit point les coups les plus brillants de cette guerre; ce fut après sa mort que Condé frappa les ennemis à Rocroi, à Fribourg, à Nördlingen, à Lens, comme d'autant de coups de foudre, et que fut conclu le traité de Westphalie, qui donna l'Alsace à la France et ruina l'influence de l'Autriche en Allemagne (1648). Richelieu et Louis XIII moururent la même année (16-fi3). Ce roi qui s'ennuyait tant, avait passé sa vie à s'occuper de chiens et d'oiseaux et sa chambre en était remplie. Il faisait aussi un peu de musique, et on lui attribue celle du fameux rondeau : Il a passé, il a plié bagage, etc., etc., qu'il composa et chanta Iui-même à propos de la mort du cardinal.

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Richelieu - Philippe de Champaigne - 1602-1674

Son successeur, Louis XIV, n'avait que cinq ans. Ce n'était pas un grand changement mais ce qui en était un plus grand, Mazarin remplaçait Richelieu. Mazarin avait la souplesse et l'habileté, point la dignité et la grandeur. « On voyoit, dit le cardinal de Retz, sur les degrés du trône, d'où l'âpre et redoutable Richelieu avoit foudroyé plutôt que gouverné les hommes, un successeur doux et bénin, qui ne vouloit rien, qui estoit au désespoir de ce que sa dignité de cardinal ne lui permettoit pas de s'humilier autant qu'il l'eust souhaité devant tout le monde, et qui marchoit dans les rues avec deux petits laquais derrière son carrosse.»

Alors éclata la Fronde, espèce d'intermède entre Richelieu et Louis XIV, récréation turbulente que se donna la France entre la férule du grand cardinal et te sceptre du grand roi. Que voulait-on? Qui le savait bien? Il y eut au début la cabale des importants. Ce nom s'appliquerait assez bien à toute la Fronde. Noblesse et parlement, hommes d'épée et hommes de robe voulurent se donner de l'importance et prendre une petite revanche de la royauté.
Condé voulait qu'on écrivit en vers burlesques la guerre qui se fit alors et à laquelle pourtant il fut lui-même entrainé. Les troupes parisiennes (celles du parlement), qui sortaient de Paris et revenaient toujours battues, étaient reçues avec des huées et des éclats de rire. On ne réparait tous ces petits échecs que par des couplets et des épigrammes. Le coadjuteur de l'archevêque de Paris, Paul de Gondi, qui plus tard succéda à son oncle et fut le fameux cardinal de Retz, avait un régiment que l'on nommait le régiment de Corinthe, parce que le coadjuteur était archevêque titulaire de Corinthe. Ce régiment ayant été battu par un petit parti royaliste, on appela cet échec la première aux Corinthiens, en faisant allusion aux épîtres de saint Paul à ces derniers. Vingt conseillers au parlement avaient fourni chacun quinze mille livres pour contribuer à la levée de la cavalerie dite des portes-cochères; ils furent impitoyablement appelés les quinze-vingt. Les cabarets étaient les tentes où l'on tenait les conseils de guerre, au milieu des plaisanteries, des chansons et de la gaieté la plus dissolue. Le coadjuteur de Retz, futur archevêque de Paris, était le boutefeu de la sédition. Il allait prendre séance au parlement avec un poignard dans sa poche, dont on apercevait la poignée, et l'on criait « Voici le bréviaire de notre archevêque. » » Les plus grands capitaines, Turenne, Condé, furent successivement jetés dans la révolte. Mazarin, deux fois obligé de s'exiler, ne perdit jamais courage et finit par avoir le dessus.
Les Parisiens se lassèrent; le jeune roi, réduit naguère avec sa mère, à Saint- Germain, à coucher presque sur la paille, et fort mécontent de ce début de son règne, entra au parlement en grosses bottes, le fouet à la main. « Messieurs, dit-il, on sait les malheurs qu'ont produits vos assemblées ; j'ordonne qu'on cesse celles qui sont commencées sur mes édits. Monsieur le premier président, je vous détends de souffrir des assemblées, et à pas un de vous de les demander. » Ainsi finit la Fronde (1654). Mazarin ne mourut qu'après avoir conclu avec l'Espagne le traité des Pyrénées, lequel, complétant le traité de Westphalie, de donner la paix à la France en l'agrandissant de l'Artois, de la Cerdagne et du Roussillon en 1659.


Le règne de Louis XIV


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Louis XIV - François GERARD - 1805-1810

Louis XIV commença donc son règne personnel au milieu de la paix dans un pays que trois grands gouvernement·, malgré-des interruptions et des désordres passagers, avaient mis en voie de prospérité, et qui foisonnait d'hommes éminents en tout genre. Louis XIV eut le talent de choisir ces hommes et de les appeler auprès de lui. Bientôt, par leurs habiles efforts, on vit dans toutes les parties du gouvernement réformer ce qui avait besoin de réformes, et dans toute la France stimuler les forces vives, déployer les ressources cachées. Colbert remit l'ordre dans les finances, réduisit les tailles, fit rendre gorge aux traitants et réintégra dans la classe des taillables une foule de roturiers qui s'en dérobés par usurpations de titres.

Je sais un paysan qu'on appelait Gros-Pierre.
Qui n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,
Y fit tout à l'entour un fossé bourbeux,
Et. de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux. «

Molière
Il y avait beaucoup de ces Gros-Pierre qui, se cachant sous quelque nom de noble apparence, frustraient le trésor. L'agriculture fut encouragée, les routes réparées, le canal du Languedoc creusé. L'industrie fut l'objet d'une faveur particulière, surtout celle qui réclame de l'élégance et du goût, en quoi Colbert devina le génie industriel de la France; les draps, les tapisseries, surtout celles des Gobelins, les glaces, les cuirs maroquinés, mille produits enfin que l'on recevait jusque-là des pays étrangers, se fabriquèrent supérieurement en France, comme Boileau l'a justement exprimé

Nos artisans grossiers rendus industrieux
Et nos voisins frustrés de ces tribus serviles,
Que payait à leur art le luxe de nos villes.


Nos colonies furent augmentées, les Compagnies des Indes furent fondées, notre marine devint formidable. Tout cela était l'œuvre de Colbert.

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Louis XIV
Note

Cependant Louvois organisait l'armée moderne, établissait l'ordre du tableau l'uniforme, la marche au pas, l'usage de la baïonnette, et apprenait aux officiers nobles à faire leur métier. « Monsieur de Louvois, écrit Mme de Sévigné, dit l'autre jour tout haut à M. de Nogaret : « - Monsieur, votre compagnie est en fort mauvais état. - Monsieur, je ne le savais pas. -Il faut le savoir, dit M. de Louvois ; vous l'avez vue ? - Non, monsieur, dit Nogaret. Il faudrait l'avoir vue, monsieur. Monsieur, j'y donnerai ordre. Il faudrait l'avoir donné ; car, enfin, il faut prendre parti, monsieur, ou se déclarer courtisan ou faire son devoir quand on est officier. » Voilà par quelles ressources Louis XIV devint le premier roi de l'Europe ; voilà d'où sortirent tant de victoires. Dès les premières années, il fit paraître partout sa puissance et prit une attitude souveraine : à Rome, dans l'affaire du pape; dans la Méditerranée, à l'égard des pirates algériens; sur les bords du Danube, contre les Turcs et sur ceux du Tage, contre les Espagnols.

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Louis XIV - Philippe de Champaigne - 1602-1674

L'empereur, le roi d'Angleterre, la plus grande partie des princes allemands étaient attirés dans son alliance par des diplomates habiles. C'est alors qu'en raison du droit de dévolution, et au nom de Marie-Thérèse, sa femme, il réclama à l'Espagne la Flandre et la Franche-Comté ; l'Espagne refusa et les deux provinces sont conquises en un clin d'œil (1668). Par le traité d'Aix-La-Chapelle, Louis XIV garde la première et rend la seconde. La Hollande effrayée avait formé la triple alliance qui avait arrêté le grand roi. D'ailleurs, son commerce faisait au commerce français une concurrence redoutable. Son arêt fut prononcé ; Louis XIV passa le Rhin; mais la maladresse de Louvois donna le temps aux. Hollandais d'ouvrir leurs digues et de sauver Amsterdam par l'inondation. Cette fois l'Europe s'alarma à son tour, et la France dut faire face à une coalition générale. Ce fut avec un succès constant. La Franche-Comté fut reconquise en quelques jours; Turenne sauva l'Alsace par son admirable campagne d'hiver de 1675; Condé fut vainqueur à Senef ; Duquesne battit et tua Ruyter sur la Méditerranée. Enfin la paix d'Aix-la-Chapelle (1978) donna à la France la Franche-Comté et douze places de la Flandre, où Vauban fut aussitôt envoyé pour les fortifier.

Note

Le roi fut en ce temps au comble de la grandeur ; victorieux depuis qu'il régnait, n'ayant assiégé aucune place qu'il n'eût prise, Supérieur en tout genre à ses ennemis réunis, la teneur de l'Europe pendant six années de suite, enfin son arbitre et son pacificateur, ajoutant ses États la Franche-Comté, Dunkerque et la moitié de la Flandre; et, ce qu'il devait compter pour le plus grand de ses avantage, roi d'une nation alors heureuse et alors le modèle des autres nations. L'Hôtel de ville de Paris lui déféra, quelque temps après, le nom de Grand avec solennité (1680), et ordonna que dorénavant ce titre seul serait employé ; dans tous les monuments publics, l'Europe, quoique jalouse, ne réclama pas contre ces honneurs. Ici commence le déclin. La grande époque politique, militaire et littéraire touche à sa fin. Turenne a péri Condé achève sa vie dans la retraite ; Molière, La Fontaine, Boileau, Racine, Bossuet ont donné leurs chefs-d’œuvre; enfin Colbert meurt en 1683 et laisse Louis XIV livré aux conseils funestes de Louvois et de Madame de Maintenon. Enorgueilli de ses succès, Louis XIV devient dur, tyrannique. Il fait en pleine paix des conquêtes qui blessent toute l'Europe ; il traite le pape et les Génois avec l'insolence du plus fort ; il écrase le peuple d'impôts pour ses fastueuses constructions, et met le comble à son despotisme par les dragonnades et la révocation de l'édit de Nantes.
En sortant de la tolérance religieuse, il sort des grandes traditions de Henri IV, de Richelieu, de Colbert ; il se montre esprit étroit et fanatique. L'Europe se coalisa de nouveau à l’instigation de Guillaume III, devenu roi d'Angleterre, et forma la ligue d’Augsbourg. Louis XIV résolut de frapper au cœur cette coalition en rétablissant les Stuarts. Une flotte française jette en Irlande une armée et Jacques Il à la tête. Le roi détrôné se laissa battre à la Boyne, Guillaume III fut affermi et la guerre devint générale.

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La bataille de Fontenoy

La France garda encore l'avantage sur presque tous les points. Elle n'était point si appauvrie de généraux qu'elle ne pût opposer aux ennemis un Luxembourg et un Catinat. Le premier fut vainqueur à Fleurus, à Steinkerque, à Neerwinden, et envoya tant de drapeaux orner nos cathédrales, qu'on le surnomma le tapissier de Notre-Dame.
Le second bâtit le duc de Savoie à Staffarde et La Marsaille. Sur mer, Tourville avait longtemps gardé la supériorité sur les marines anglaise et hollandaise réunies, et, malgré la glorieuse défaite de La Hougue, plus funeste par son retentissement que par ses effets il tenait encore la mer avec avantage.
Louis XIV ne se fit pas au traité de Ryswick (1697) la part que l'état de ses affaires lui eût permis de réclamer.
D'où venait cette soudaine modération ? La succession d'Espagne allait s'ouvrir. Charles II, roi de toutes les Espagne, mourut après avoir vu sa succession disputée d'avance dans les congrès diplomatiques. L'habileté de l'ambassadeur français ménagea enfin un testament en faveur de Philippe, duc d'Anjou et fils du dauphin. Après avoir délibéré trois jours dans le silence, Louis XIV accepta ce testament qui allait le mettre encore en guerre avec toute l'Europe. « Monsieur, dit-il au duc d'Anjou, le roi d'Espagne vous a fait roi. Les grands vous demandent, les peuples vous souhaitent et moi j'y consens. Songez seulement que vous êtes prince de France. » A quoi il ajouta en se séparant de lui « Il n'y a plus de Pyrénées. »

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Le Château de Versaille

La troisième partie du règne de Louis XIV commence ici. La première avait jeté le plus grand éclat; dans la seconde, les affaires de la France s'étaient soutenues glorieusement; la troisième fut désastreuse et sombre. Colbert, vers la fin de sa vie, signalait déjà au roi la misère des campagnes, dont le tableau lui arrivait de toutes parts Louis XIV n'en tenait compte, et, incapable d'économie, demandait toujours de l'argent à son ministre, qui, ne pouvant refuser et le désespoir dans l'âme, écrasait le peuple pour satisfaire le roi. « Si j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet homme ,dit-il à son lit de mort, je serais sauvé dix fois et je ne sais ce que je vais devenir. » Le véritable arrêt de Louis XIV, c'est cette parole de Colbert, qui montre bien que ni les avertissements ni les remontrances ne lui avaient manqué. Mais ce prince personnifiait le pouvoir absolu et la monarchie de droit divin il est apparu comme pour montrer ce que ce régime contenait à la fois de majesté et de tyrannie. C'est lui qui a écrit dans ses Mémoires « Les rois sont seigneurs absolus et ont naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens qui sont possédés aussi bien par les gens d'Église que par les séculiers, pour en user en tout temps comme de sages économes. Tout ce qui se trouve dans l'étendue de leurs États, de quelque nature qu'il soit, leur appartient au même titre, et les deniers qui sont dans leur cassette et ceux qui sont entre les mains de leurs trésoriers et ceux qu'ils laissent dans le commerce de leurs peuples. » Avec de telles doctrines, un roi peut tout se permettre et n'est comptable à personne qu'à Dieu, qui ne retient pas toujours les rois. De plus, Louis XIV vieillissait ; la plupart de ses contemporains avaient disparu de là une singulière prétention de se croire supérieur à la génération nouvelle et de tenir tout le monde en tutelle.
Il voulait, de son palais, conduire ses généraux à la lisière. « Si le général voulait faire quelque grande entreprise, il fallait qu'il en demanda la permission par un courrier, qui trouvait à son retour, ou l'occasion manquée, ou le général battu. » Ou bien il donnait sa faveur à des gens qui n'avaient pas d'autre mérite que celui d'être de son âge, et ce n'en est pas toujours un. Tel fut ce pauvre vieux Villeroi, qui se laissa si bien prendre dans Crémone, pendant son sommeil, par le prince Eugène. Le malheureux, réveillé par la mousqueterie, se lève, saute sur son cheval et court par les rues de la ville pour rassembler ses troupes. La première chose qu'il rencontre, c'est un escadron ennemi qui l'emmène prisonnier. L'ennemi fut cependant repoussé; il n'y eut de pris que le général.
Les Français, qui commençaient à chanter (un entrait dans le XVIIIème siècle, 1702), répétèrent partout, à la cour, à la ville et dans l'armée, ce couplet spirituel et méchant Français

Rendez grâce à Bellone,
Votre bonheur est sans égal.
Vous avez conservé Crémone
Et perdu votre général.

Un peu plus tard, le même malencontreux général nous fit essuyer par son impéritie le désastre de Ramilles « Monsieur le maréchal, lui dit Louis XIV, on n'est plus heureux à notre âge. » Ce désastre venait après celui d'Höchstädt, au moins égal, où Tallard et Marsin s'étaient laissé complètement battre. C'est qu'à de tels hommes les ennemis opposaient Marlborough et le prince Eugène.

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Louis XIV sur son lit de mort

La France fut sauvée par Villars, Vendôme et surtout par le courage de ses enfants. C'est peut-être à Malplaquet qu'on voit pour la première fois le simple soldat héroïque et dévoué. Nos troupes n'avaient pas mangé depuis un jour; le pain arriva, mais l'ennemi en même temps; elles jettent le pain et marchent à l'ennemi; le champ de bataille fut à la vérité perdu, mais les morts des alliés étaient d'un tiers plus nombreux que les nôtres. Enfin Vendôme affermit Philippe V sur le trône d'Espagne par la victoire de Villaviciosa et Villars rétablit à Denain la supériorité de nos armes. Ces succès permirent à la France de signer les traités d'Utrecht, de Rastadt et de Rade, qui lui laissèrent toutes les provinces conquises depuis Richelieu. Elle dut faire néanmoins quelques sacrifices pénibles, tous au profit de l'Angleterre telles furent la cession de l'Acadie, de la baie d'Hudson et de Terre-Neuve, la démolition du port de Dunkerque, l'expulsion de Jacques III. Triste fin du grand règne (1715) ! On sait, du reste, avec quelle grandeur d'âme Louis XIV vit approcher la mort, disant à Madame de Maintenon « J'avais cru qu'il était plus difficile de mourir » et à ses domestiques « Pourquoi pleurez-vous ? M'avez-vous cru Immortel ? » Il donna tranquillement ses ordres sur beaucoup de choses et même sur sa pompe funèbre. Il eut le courage d'avouer ses fautes, et la postérité lui tiendra compte d'un pareil aveu.



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